Les saisons

Le seul regard inconnu auquel je me suis attardée ce soir-là, c’est le sien au loin. Nos brefs messages Tinder d’il y a des mois ne m’avaient pas laissé le temps de savoir qu’il aimait le groupe qui était sur scène devant nous, alors j’étais prise de court.

Je me suis approchée de lui quand la foule commençait à se disperser et que je n’avais plus vraiment le choix.

On buvait de la bière, moi une rousse et lui une blonde. J’écoutais passivement la conversation des cinq personnes qu’il venait de me présenter. J’étais assise au bout d’une longue table et il était à ma gauche.

Les musiciens du spectacle ramassaient leur matériel lentement mais sûrement et le staff de la salle prenait tous un verre au bar. Personne ne semblait pressé de quitter. J’ai croisé le regard de celui qui ramassait son micro sur scène une seconde de plus que la normale.

À la base, je l’avoue, j’étais à la soirée à cause du chanteur du spectacle. Il a fini par s’installer à l’autre bout de la table en parlant des plus gros succès de Billy Joël à son frère qui faisait aussi partie du groupe. Il m’envoyait des messages textes par-ci par-là depuis le début de la soirée pour être certain que je ne l’oublie pas et j’aimais bien qu’il reste proche et loin en même temps.

« Tu me laisses terminer cette conversation et on se parle plus proche plus tard? »

Alexandre – mon match Tinder – ignorait mon regard qui bifurquait partout sauf sur lui et me relançait sur des sujets originaux. Il me demandait comment j’allais changer le monde et en quoi je serais différente si je changeais de sexe. Ses sujets de conversation me surprenaient et ça me divertissait plus que je l’avais prévu. Au fil des minutes, la conversation à six s’est transformée en conversation à deux sans que je m’en rende compte. Il me regardait dans les yeux et j’y ai pris goût. Il avait sans doute deviné assez vite qu’un gars qui me regarde dans les yeux, ça me turnait on inconsciemment. Nos genoux se touchaient en secret. Je me suis accotée les deux coudes sur la table jusqu’à sentir son souffle sur mes avant-bras.

On a fini par se regarder sans rien dire. Il a souri du coin de la bouche puis j’ai baissé le regard parce qu’il m’intimidait un peu plus, d’une question à l’autre, d’un sourire à l’autre. J’ai relevé le regard et je lui ai posé une question sur son souvenir préféré de l’année. On ignorait un peu ce qu’il se passait autour de nous, jusqu’à tant qu’un plateau de shots nous sépare de force et que les personnes autour de la table s’enthousiasment à (presque) nous forcer d’en prendre.

Il avait des cheveux bruns bouclés et ça me donnait le goût de me réveiller à côté de lui le lendemain matin pour jouer avec quelques-unes de ses mèches. On a pris l’once de whisky épicé à la cannelle et j’ai pris une gorgée de ma bière immédiatement après pour faire passer le tout.  J’aurais sans doute aimé ça qu’il se rapproche de moi jusqu’à m’embrasser et que je goûte ce qui pouvait lui rester de cœur à la cannelle sans l’arrière-goût d’alcool, mais au lieu de ça, on s’est fait interrompre par un autre de ses amis qui disait partir sous peu (et par le fait même, qu’Alexandre devait le suivre).

On s’est dit au revoir en se donnant un bec sur chaque joue sans même se lever, sa main s’étant glissée en dessous de la table pour effleurer ma cuisse. Il s’est levé et le regard du chanteur au bout de la table était pointé sur moi, pendant qu’il continuait une conversation inconnue avec quelqu’un d’autre. Ses cheveux à lui aussi étaient bouclés mais beaucoup plus foncés. Il avait un ongle peint en noir et portait une veste de jeans foncée.

Je me suis levée pour aller de son côté de la table et c’est comme s’il essayait de gagner la compétition avec son adversaire qui venait de déclarer forfait. Il a commencé à me charmer en me posant des questions enfantines genre mon film préféré, mais surtout en répondant que le sien était Eternal Sunshine of The Spotless Mind. Nos corps se sont rapprochés après quelques simples mots prononcés, puisque ça faisait des heures jours qu’on avait la bouche de l’un et l’autre en tête.

On s’est embrassé doucement, comme si on ne voulait pas que les gens autour de nous remarquent notre geste. On s’est embrassé une seule et longue fois, puis on s’est reculé d’un pas.

J’ai rarement pensé à lui après cette soirée-là, mis à part lorsque j’ai vu son frère performer à La Voix et terminer sa prestation en montrant son tatouage de fleur de Lys à tout le public bouche bée.

Mais à la fin de la soirée, ce sont les mots d’Alexandre qui me sont beaucoup plus restés en tête. Sa bouche en cœur et ses cheveux bouclés aussi. Et son souffle sur mes avant-bras, sa façon de ne pas se précipiter à succomber à nos envies et la tendresse dans ses yeux en partant trop vite. J’avais besoin de ça. Un baiser impensé après quelques mots échangés, comparés à tout ça, ça ne vaut pratiquement rien.

Trois mois après la soirée du whisky épicé, Alexandre commençait à se faire connaître avec son groupe à lui et je voyais de petites affiches de lui dans les cafés de la métropole. Il continuait de m’écrire quand il buvait du vin en me composant des poèmes qui rimaient avec mon prénom et promettait de me jouer du piano un jour. Ça me faisait sourire et me donnait espoir qu’une chanson soit écrite pour moi (sans que mon cœur soit brisé) avec un autre nom de fille pour camoufler mon identité. Du genre d’Édith ou Ariane.  

On ne s’est jamais revu, mis à part la fois que j’ai été à un de ses spectacles dans un petit bar sur St-Laurent. On a bu une bière après ses chansons, moi une rousse et lui une blonde. C’était un garçon à l’histoire inoffensive, mais au moins un gentil garçon inoffensif.

Il en faut plus, des comme celui-là.

On s’écrit moins maintenant, mais je souris encore quand je vois qu’il joue au Quai des brumes.

Published by MARYLOUGB

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